SAVOIR CONDUIRE EN COUPLE

SAVOIR CONDUIRE EN COUPLE

Par Daniel Provost

S.C.C. : Non, je ne veux pas parler de cette vieille institution qui gère nos activités canines, mais du « Savoir Conduire en Couple ». Au cours d'une trentaine d'années de présentations, il apparaît toujours un manque évident de formation chez de nombreux présentateurs jeunes ou moins jeunes, voire parmi les professionnels. L'application du nouveau règlement avec l'arrivée à mon avis trop hâtif de chiens immatures me fait craindre une nouvelle dégradation de ces prestations.

Aucun club, aucune structure n'existe permettant aux nouveaux venus de se familiariser avec la conduite en field-trial en général et à plus forte raison en couple. Essayons d'imaginer un type de parcours avec le maximum de situations pouvant se présenter durant ces petites 15 minutes.

Commençons par l'appel du matin, qui souvent ... n'existe plus ! Il est donc bon de s'informer de son jury, faire connaître sa présence et surtout celle de son chien, et de son ordre de passage. Je cherche mon chien « VAINQUEUR » sur une liste généralement affichée. Ça y est, il court contre « VAILLANTE » affichés comme suit :

Couple 1 : VAINQUEUR / VAILLANTE

J'arrive sur le terrain :

DE QUEL COTE DOIS-JE ME PLACER ?

La coutume veut que le premier chien cité soit à gauche. Le juge notera ce chien sur la gauche de son carnet ou sur le haut de sa page s'il n'en utilise qu'une. A chacun ses habitudes.

Me voici sur le terrain: C'est à nous. Un conseil : si pour arriver aux juges, vous devez traverser le terrain, arrivez toujours le plus loin possible derrière les juges, surtout si vous devez lâcher du côté d'où vous arrivez. Dans ce cas n'hésitez pas à vous éloigner d'une bonne vingtaine de mètres et revenir dans la direction dans laquelle il vous sera demandé de lâcher. Le chien n'aime pas partir dans la direction d'où il vient et à coup sûr vous raterez sa mise en place par un lacet coupé voire un beau lacet en dedans. Ceci est d'une importance capitale pour un barrage ou en grande quête mais ne doit pas être négligé au départ de tout concours.

Coup de trompette: c'est parti.

JE LACHE SUR LE COTE OU DEVANT ? ( pour que mon chien prenne le plus rapidement le dessus )

Par correction pour votre concurrent, assurez-vous d'abord qu'il est bien prêt : un regard, un simple signe de la tête... et c'est parti. Rien de plus désagréable qu'un concurrent qui lâche sans le moindre regard lui permettant de s'assurer que je suis prêt.

La quête en couple est d'abord le partage du terrain et pour un beau découplé les 2 chiens doivent bien prendre leur terrain chacun de leur côté. Je lâche donc bien sur le côté en l'accompagnant quelques mètres et me tiens prêt, sifflet en bouche pour intervenir immédiatement si mon chien manifeste le désir d'aller voir son concurrent.

VAINQUEUR démarre fort, mais se met mal en place, ouvre beaucoup et si je n'interviens pas, il va me sortir de la main ou je vais me « faire virer ».

JE SIFFLE ?
JE LAISSE ALLER pour ne pas déranger mon concurrent ?

Je vais siffler mais au préalable, j'avertis mon collègue que je vais devoir intervenir et j'essaie de choisir le moment qui dérangera le moins son chien : je vérifie surtout qu'il n'est pas en remontée d'émanation et qu'il n'est pas trop près de moi. Il arrive qu'un coup de sifflet, lorsqu'il est en bout de lacet soit utile aux deux !

Deux ou trois lacets de plus et c'est la bagarre : VAINQUEUR sent qu'il a fort à faire et se «met en remorque» derrière sa concurrente qui sentant cet intrus «aux fesses» va chercher à s'en débarrasser en allongeant son lacet. Oui mais voilà, si l'un ne tourne pas, l'autre ne tournera pas non plus… et c'est la sortie de main assurée. Que faire ?

JE SIFFLE ? 
J'ATTENDS QUE MON CONCURRENT LE FASSE ?

Dans ce cas présent, le mieux est que mon concurrent devienne mon allié : l'union fait la force : « Allez... on siffle » et c'est ensemble en sortant tout ce que nous avons dans les poumons que nous avons la meilleure chance de rentrer tout le monde. C'est bon, ça a marché.

Oui mais voilà, VAINQUEUR est toujours derrière et de ce fait perd toute chance d'être le premier sur les oiseaux. Que dois-je faire?

INTERVENIR ?
LAISSER FAIRE pour ne pas déranger mon concurrent ?

Si conduire sobrement est recommandé, en aucun cas ceci n'implique de rester passif.

Je suis là pour CONDUIRE mon chien et lui donner toutes ses chances. Si le sifflet est le moyen le plus utilisé, il ne faut pas oublier que les gestes et surtout les déplacements sont des moyens souvent moins perturbants et à ne pas négliger. Le problème est d'attirer l'attention du chien pour qu'il me voie.

Les chiens ont un peu ouvert et pour intervenir il faut se rapprocher. Lorsque les chiens reviennent, je commence à courir modérément en diagonale et dans leur direction en tendant le bras dans cette même direction pour aider le chien concurrent à poursuivre son lacet.

Dès que celui-ci est passé je cours immédiatement dans l'autre direction en changeant de bras pour couper le lacet de VAINQUEUR et le renvoyer dans le sens opposé, puis je reviens me repositionner près de mon concurrent.

A ce propos, je pense que c'est beaucoup plus à la silhouette et à notre manière de nous déplacer que les chiens nous reconnaissent sur le terrain, que les différentes couleurs ou tenues que nous tentons d'utiliser d'où l'utilité à ne pas hésiter d'accompagner nos chiens par les gestes et déplacements sur le terrain, en pensant toujours à revenir prendre sa place.

Tout est rentré dans l'ordre et VAINQUEUR qui a compris par mon intervention qu'il fallait redevenir sérieux, se met enfin à chasser et au lacet suivant contrôle une émanation et se fige en arrêt loin sur la gauche.

JE COURS au plus vite pour conclure le point ? 
J'ATTENDS l'arrivée de son concurrent ?

Si le concurrent est loin, rien ne vous empêche de courir un peu pour vous rapprocher de l'action et éventuellement faire voler les oiseaux ce qui validerait le point, mais attention, il faut être très vigilant et surveiller l'éventuelle arrivée du chien et dans ce cas arrêter immédiatement la course, y compris la marche et rester totalement immobile pour qu'il puisse effectuer un patron dans les meilleures conditions.

Le chien concurrent effectue un parfait patron :

JE PEUX DONC ALLER SERVIR mon chien?
JE DOIS ATTENDRE L'ARRIVEE du conducteur à son chien?

Le simple fait de reprendre la marche et à plus forte raison de faire couler a de fortes chances d'entraîner le chien et quitter son patron. Je m'approche à sa hauteur mais en aucun cas ne le dépasse et j'attends l'arrivée de son conducteur avant d'aller servir. Mon concurrent est sûr de son chien, il m'autorise à le faire : même dans ce cas, j'y vais sans précipitation et en le surveillant tant qu'il n'est pas près de lui.

Le point est pris. Retour aux juges pour relancer. De quel côté dois-je me placer ?

JE REPRENDS MA PLACE du début de concours?
J'ATTENDS QUE L'ON ME DESIGNE LE COTE D'OÙ JE DOIS LACHER ?

Normalement je repars du côté opposé, mais si le juge principal ne me dit rien, je demande par courtoisie à mon concurrent qui lui n'a pas de point de quel côté il veut repartir.

C'est relancé et au lacet suivant une nouvelle fois VAINQUEUR prend un arrêt à gauche.
Coulé... Rien. Retour aux juges.

JE RELANCE DU MEME COTE POUR VERIFIER ?
C'EST A MON PARTENAIRE DE VERIFIER ?

VAINQUEUR n'a pas conclu, c'est à son partenaire de vérifier et je dois me placer à droite, la pause d'arrêt ayant été prise à gauche. Si je n'avais pas de point, rien ne m'empêche de laisser partir mon chien du même côté. Avec un point... cela n'est ni sportif... ni judicieux de prendre de nouveaux risques.

VAINQUEUR avait peut-être raison et manqué de décision car dans la même direction son concurrent va prendre une pose d'arrêt. VAINQUEUR est loin et je crains qu'il ne me sorte de la main.

JE SIFFLE pour qu'il vienne au patron ?
JE LAISSE FAIRE : advienne que pourra ?

On ne siffle iamais lorsqu'un chien est à l'arrêt. De toute façon, venir au patron n'est absolument pas une obligation, il doit simplement l'exécuter si les circonstances l'y obligent. Ca y est il revient: va-t-il patronner ? Il est encore jeune et me parait bien énervé. Il ralentit, hésite mais prend l'émanation et refuse pour aller s'assurer le point devant son concurrent.

JE RACCROCHE MON CHIEN ET LE DEGAGE ?
JE FAIS COULER PUISQUE JE SUIS DEVANT ?

La coutume est que l'on fait généralement couler le chien qui est devant, certains juges feront couler le chien qui a pris le point. Voici mon opinion :

La distance comprise entre la prise d'arrêt d'un chien et le gibier est constituée d'un cône d'émanation que l'on pourrait matérialiser par un fil qui les relie.

Si un chien passe délibérément devant et surtout dans l'axe de l'émanation, l'on peut considérer qu'il a rompu ce« fil» et coupé l'émanation de son concurrent. Par sa faute celui-ci a pu perdre le contact surtout si le gibier est en mouvement et le faire couler est lui faire prendre le risque de ne pas réussir à conclure. Il faut faire couler le chien devant.

Par contre si le chien fautif a devancé son concurrent en arrivant sur le côté et prenant le point sous un angle différent. dans ce cas je considère qu'on peut le faire raccrocher et bien le dégager pour faire effectuer le coulé du premier chien, car la qualité d'un point n'est évidemment pas seulement la prise de point mais aussi la décision et la précision avec lesquelles il montrera les oiseaux. Dans le doute, je donne un coup d’œil vers le juge le plus près de l'action qui prendra la décision.

Il faut savoir aussi qu'un juge peut éliminer votre chien même s'il n'a pas dépassé son concurrent, mais est venu prendre l'émanation à son compte en entrant dans un périmètre trop rapproché, pouvant l'inciter à lui faire commettre une faute. Des chiens habitués à chasser au bois et effectuant des patrons parfaitement corrects (quelques mètres) dans ce milieu, auront tendance à tenir les mêmes distances...et en plaine les notions sont totalement différentes.

Je suis donc éliminé, mais il reste encore du temps à mon concurrent, et considérant que VAINQUEUR est suffisamment sérieux pour ne pas perturber la fin du parcours, les juges après accord de mon collègue me demandent si j'accepte de continuer, ce que je fais bien évidemment.

Par courtoisie, je laisse à mon concurrent le soin de choisir son côté et découpler le premier. J'évite de pousser VAINQUEUR et le laisse s'exprimer sans aucune sollicitation.

Quoi de plus désagréable que de voir un concurrent encourager et pousser son chien alors qu'il est éliminé. J'aurais pas mal d'anecdotes à raconter à ce sujet... mais préfère m'abstenir !

Il est très important de savoir également que le règlement stipule qu'un by doit être un chien du concours. Pour des raisons de disponibilités, cette règle est parfois abrogée, mais il est bon de s'en souvenir car une réclamation peut toujours être déposée (dans le cas d'une épreuve internationale par exemple).

VAINQUEUR joue donc le rôle de by, mais en profite pleinement, il domine et va prendre une pose d'arrêt sur la droite. Patron du concurrent. Je vais servir.

JE FAIS COULER ?
JE RACCROCHE pour laisser une seconde chance à mon concurrent ?

Je fais couler. Le chien qui court en by doit courir normalement et accomplir toutes les actions rencontrées dans son parcours. Si mon concurrent n'avait pas eu de point, je pouvais par sportivité raccrocher sans faire couler, mais le juge n'est pas obligé de l'accepter et peut me contraindre à le faire. il peut aussi me demander de ne pas faire couler, pour donner sa chance à l'autre concurrent n'ayant pas de point mais ce n'est plus dans la logique du couple où l'une des qualités premières est de trouver et prendre le point le premier.

Dans le cas d'une fin de parcours, ceci se comprend pour conserver le gibier (surtout en gibier tiré) pour le couple suivant.

Il n'y avait rien. Retour aux juges. Je laisse bien sûr à mon concurrent le soin de décider s'il veut contrôler, ce qu'un juge peut exiger, puis c'est le coup de trompette final.

JE DOIS RAPPELER MON CHIEN IMMEDIATEMENT ?
JE PEUX ATTENDRE QU'IL REPASSE DEVANT MOI ?

Avant de donner le coup de trompette final, le juge s'assure (normalement) que le chien classé revient. Si ce n'était pas le cas, le chien a le droit de terminer son lacet, mais doit impérativement rentrer lorsqu'il repasse devant son conducteur, ne pas hésiter donc quand les chiens ont un peu ouvert à anticiper en courant en avant pour être au plus près lorsqu'il va repasser, et attirer son attention par son déplacement expliqué en début de sujet. Combien de fins de parcours ou de barrages perdus par manque d'anticipation pour raccrocher !

 

La conduite en couple nécessite donc une attention de tous les instants et une analyse immédiate des décisions à prendre. Un regard dans les trois dimensions: son chien, celui de son concurrent et son conducteur afin de garder le souci de se repositionner à ses côtés après chaque intervention, voire une analyse des réactions du jury selon la « tournure» du parcours.

Lorsque tous les paramètres sont réunis: qualité des chiens et des présentations, jury motivé et compétent, elle procure à tous ceux qui y ont goûté et la chance d'y avoir un jour gagné, une plénitude de sensations que jamais le solo ne peut égaler.

La manière dont un concurrent se comporte dans cette discipline est toujours significative d'une bonne partie de sa personnalité. Souvenez-vous-en ! Et... bonne chance.